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Carcassonne - Toulouse par le canal du Midi par un cardiaque en VTT et par fortes chaleurs

LA ROUE DE LA MORT
Pierre VOYARD - Vélo Tlse/mer 93



19h35, le train arrive en gare de Narbonne, je vais devoir descendre mon vélo dont la roue avant est prisonnière du croché auquel il est suspendu. La SNCF à bien fait les choses pour des vélos de course ou de ville, mais il n'ont pas imaginé que l'on pourrait inventer des vélo du type VTT dont le diamètre des pneumatiques est environ le double de celui d'un vélo conventionnel. Ainsi, j'éprouve autant de difficultés à le libérer que j'en ai eu à le suspendre, surtout que tel qu'il est équipé, il doit friser les 16 ou 17 Kg.

La préposée aux billets avait bien insisté sur le fait que je devrais monter mon vélo seul dans le wagon à bagages, et j'ose à peine imaginer ce que ferait une personne d'une soixantaine d'années dans une situation identique. Le contrôleur, nonchalamment appuyé contre la cloison du wagon me regarde me débattre comme un beau diable et ne daigne m'accorder un semblant d'assistance que lorsqu'il ne peut vraiment plus décemment faire autrement.
Non contant qu'il soit impossible de se déplacer avec la SNCF après le 15 Août en franque en compagnie de son vélo entre Port la Nouvelle et Toulouse, il ne faut de plus surtout pas espérer une quelconque assistance de la part de son personnel. Il est vrai qu'avec un tel sens du Service Public, le dit personnel a toutes les chances de pointer rapidement à l'ANPE.

Une fois sur le quai, je vise un des premiers hôtels en face de la gare, est c'est partie pour une douche salvatrice. Je vais m'en tirer pour 200 F de dépassement de budget (cette nuit n'étant pas comprise dans celui-ci).

Le retour de
l'enfant prodigue
Ou,
Le jour le plus long

7h15, déjà réveillé. Il fait chaud. Trop chaud déjà, ça promet ! Ayant pris une douche, je décide d'aller petit déjeuner.

Après un petit déjeuner qui ne cassait rien, me voici de nouveau équipé de pieds en cape, prêt à partir à la recherche d'une carte IGN au 100000éme (avec relief) Toulouse / Carcassonne. Après avoir tourné en VTT jusqu'au centre ville, je reviens bredouille pour me rendre compte qu'elle était disponible au kiosque à journaux de la gare.

A l'heure prévue, mon train entre en dans ladite, qui d'ailleurs jouit. Quelques instants plus tard, je me bats de nouveau avec mon vélo et leur crochet attache vélo rétrograde.
Installé dans mon fauteuil de 2ème classe, j'étudie le meilleur pliage de la carte, celui le plus approprié à mon lecteur -en plastique souple translucide- qui me permettra de la consulter le plus aisément. Puis, je commence à étudier le parcours, mon calvaire, mon futur chemin de croix, la journée promettant d'être caniculaire, et elle le sera !...

Le grand départ

10h15, sur le quai de la gare, je cherche des yeux mon chemin. Après avoir airé quelques instants de droite et de gauche dans cette ville que je veux quitter mais qui ne veut pas me lâcher, je fini par trouver la route de mon supplice futur.

Vivre ou mourir

10h30, sur le macadam. J'ai décidé, afin de gagner du temps, de prendre la D33 jusqu'à BRAM, soit 21 Km de Carcassonne. Dans l'idéal, je comptais même continuer cette départementale jusqu'à Castelnaudary, puisque de Rouge, elle devenait petite et Jaune sur ma carte IGN.
En fait, après seulement 10 Km de peur au ventre, de stress épouvantable en raison d'une circulation routière touffue, je décide de quitter la route pour le bord du canal. 10 Km durant lesquels nombre de cons monstrueux s'amusent à me tailler des shorts sur mesure. Je ne peux décemment rouler sur le côté gauche, la chaussée étant épouvantablement étroite. Les automobilistes et les chauffeurs poids lourds auraient tôt fait de me jeter dans le fossé. Ne voulant pas finir ma vie sous les roues d'un "1,5gr d'alcool" ou d'un "Merde ! ma cigarette !", je quitte cette voie qui pue la mort et vais me casser le fion au bord de l'eau. Ainsi que le disait ma mère qui est une sage femme : "mieux vaut d'art que j'aimais !". A dieu moyenne mirobolante de 15 Km/h.

Le dur combat contre
dame nature

La réalité dépasse toutes mes prévisions et mes craintes les plus surréalistes. J'évolue en terrain extrêmement difficile, trop souvent à découvert, dardé des rayons ardents d'un astre implacable (comme le diraient tant d'écrivains à l'incommensurable tallent). J'avance difficilement à plus de 15 Km/h. Plus souvent à 11 ou 12 Km/h qu'à 16 ou 18, qui sont état d'exception.

La piste se métamorphose parfois en une piste unique et en creux dans lequel s'enfoncent profondément mes pneus, et lorsque la piste tourne à gauche et que je veux aller vers la droite, cela ne va pas sans me poser quelques problèmes d'équilibre mineurs. D'autant plus que l'inertie due au poids de ma sacoche de guidon ne me facilite pas la tâche. Je rame comme un perdu ! Je transpire, je sue sang et eau (tien, elle est originale celle-là). L'eau de ma gourde atteint rapidement la température ambiante. J'en profite pour me faire un café. Je me brûle !
Quelques kilomètres plus loin, je fais une pause "maïs grillé". C'est léger au transport, relativement complet, et ça charge son homme. Malgré les cloques monstrueuses sur mes lèvres (la température de l'eau), je m'efforce de boire le plus souvent possible.

Lorsque ce ne sont pas les ornières, je me bats sur une piste à peine défrichée, les jambes fouettées par des roseaux envahissants, le visage, par des branches trop basses et non coupées. Je me demande parfois si la piste ne va pas brutalement s'interrompre au prochain méandre harmonieux de ce canal tonitruant d'un soleil implacable.

A chaque arrêt, ma température monte brutalement et prodigieusement, mon corps martyrisé n'étant plus refroidi par le courant d'air à 36°5 généré par mon déplacement laborieux. Le paysage est sans aucun doute merveilleux, mais je n'ai malheureusement pas le temps de le contempler, mon regard ne quittant pas un seul instant cette piste implacable qui attend la moindre de mes inattentions pour me foutre un rocher, une racine, ou une ornière en travers de mes roues, et de me jeter par terre. A force d'à force, je ne sais plus ce que je vois. Qu'une piste qui défile, qui défile, loin des villes, loin des villes.

Pourtant, telle la fourmi qui se presse sur les surface ardentes d'une plaque vitrocéramique plein feu afin d'en quitter le foyer meurtrier, je pédale de mes petites pattes, et, O surprise ! j'avance.

Je rêve d'un café et d'une glace MOTTA consommés à l'ombre d'un large parasol qui lui même serait sous celle d'un grand arbre au tronc fort et au feuillage gras z'et velu, pardon touffu, lui même à l'ombre fraîche d'une grande bâtisse de pierres froides. Et je dégusterai en pleurant à chaudes larmes et ma glace et mon café... Mais au moment de rejoindre Bram, je me rends compte que je vais devoir quitter l'abri tout relatif des arbres malingres qui bordent le canal à cet endroit pour traverser un espace aride et dépourvu de tout abris sur plus d'1,5 Km avant d'atteindre les rues surchauffées de la petite citée qui ne me garantie même pas cette vieille salope, cette pute loin de l'eau qu'elle peut m'offrir et ma glace et mon café...

De temps à autre se coince une brindille ou une feuille morte entre mon garde boue et mon pneu crampon, ou dans mon dérailleur, ou entre mes tampons de frein et mes rayons de roues, et ces petits dispositifs ingénues génères pendant quelques instants des sons aigrelets de crécelles malingres qui me distraient de la mornitude pesante de mon calvaire infini, et pourtant, très vite CES PETITS BRUITS ME CASSENT LES COUILLES ! JE LES HAIS. C'est rien, c'est les nerfs.

Finalement, à force d'à force, à force de passer sous ou sur des ponts de toutes formes et couleurs, à force de croiser des écluses écrasées de soleil, aux éclusiers abrutis d'alcool, à force de croiser ou de dépasser de nonchalantes péniches et bateau de plaisancier qui remontent ou redescendent le canal en sirotant, ces enfoirés, à mon nez à et ma barbe hirsute, quelques boissons fraîches et autres pastis glacés, à force d'à force, disais-je, à force de volonté, à force de foi, je suis arrivé à la hauteur de Castelnaudary. 40 Km de souffrance totale ont ainsi été parcourus en quelques 3h et des broutilles, que dis-je, 3h et des béquilles...

Élevage de porcs en liberté

Castelnaudary m'est annoncé tel le messie par une aire de stationnement au bord du canal, aire monstrueuse jonchée d'échantillons de plastique divers et hétéroclites, de boites de conserves vides, de vieux journaux déchirés et douteux de la merde des culs qu'ils ont essuyé, de tampax usagés, de préservatifs colorés, de beaufs éparses et dépenaillés laissant refroidir et leur voiture acheté à crédit, et leurs entrailles fumantes du lourd repas de midi, de marmailles brailleuses, d'obèses prélassés, de poubelles éparses et toujours renouvelées, et ce paysage dure à n'en plus finir.

A peine arrivé quelques 5 Km plus loin, je me mets immédiatement en quête d'une guinguette fraîche et ombragée, offrant toutes les qualités d'une guinguette, c'est à dire : Glace Motta et café noir. Après avoir airé quelques tours de roues à la recherche d'un bar accueillant acceptant de me laisser téléphoner à Goudounech, mon sauveur, mon chien de berger, mon parrain, mon pain de mie, mon tonton, mon papa, ma maman, à Paul mon ami, ne le trouvant pas, je redescends de nouveau sur le canal et rejoint un petit bar en plein cagnard ou je déguste enfin glace glacée et café fumant.
En ce qui concerne mon "coup" de téléphone, pardon, celui que je dois donner à Paul, il peut se rassurer et baisser les bras, je ne le cognerai pas encore. J'aurais dû pour cela partir en quête d'un commerce distributeur de cartes à téléphoner, puis d'une cabine téléphonique, et j'ai beaucoup trop besoin des quelques traces infinitésimales d'énergie qui me reste pour éviter d'aller les gaspiller, même pour rassurer celui qui ne vit plus depuis qu'il sait l'exploit que je commets en ce moment.

L'usure a le temps

Après 20mn d'arrêt, le départ et d'autant plus dur que j'ai les jambes broyées, pilées menu, concassées, brisées tout petit. Que mes épaules commencent à tirer sous les bretelles trempées de mon sac à dos. Mes rhumatismes musculaires reviennent au galop, et même si ma gourde est pleine d'au glacée et que le bord du canal est ombragé et goudronné, j'éprouve de monstrueuses difficultés à reprendre la route.

Le confort de cette piste à la hauteur de Castelnaudary ne dure qu'un instant, et je retrouve très rapidement la dure réalité des ornières, branches meurtrières et autres racines à fleur de terre.

Tel un vieux robot grinçant de la poussière qui encombre ses multiples rouages mal lubrifiés, je pédale sans penser à rien. Le casque de walkman me débite à longueur de minutes et d'heures des fadaises que je n'entends presque pas tant je suis concentré sur le défilement ininterrompu des obstacles sous mes roues.

L'ombre est reprise par le soleil qui est repris par l'ombre. Je roule dans un monstrueux kaléidoscope aux flashs tumultueux. Ma sueur goutte à goutte. On dirait une perfusion. Je suis mâché, courbatu, contusionné, mais bordel ! j'avance !

Il était encore vivant !...

Ah ! Putain ! L'aire de villefranche de Lauragais, enfin le goudron. Jeter mon vélo, me poser le cul dans un fauteuil. La chaleur tonitrue de plus en plus. Je consomme glace et café. je fais le plein d'eau fraîche, je remonte ma selle, je sur-gonfle mes pneus. Maintenant c'est la route, et il va falloir rouler.
Je consulte la carte : 40 Km.
Je consulte ma montre : 15h15. Ça fait environ 5 heures que je me bats comme un beau diable pris dans une glacière.
J'achète une carte téléphonique et laisse deux messages à mon gardien de la paix. L'un sur son répondeur, l'autre à sa secrétaire destiné à Monsieur le maire adjoint ainsi qu'à lui-même.
Ce message codé est le suivant : "Les artichauts sont cuits - J'ai le fion qui fume - ils est 15h et je suis à Ville-franche de L. - Je tiendrais jusqu'au bout". Message transmit, je recharge mon sac à dos et reprends mon chemin de croix.

A partir de là je roule comme un zombi, ne sachant plus si je pédale pour avancer ou si j'avance pour pédaler. J'ai les épaules qui me tombent. Je commence à rencontrer de plus en plus de VTTistes et autres coureurs à pieds. De temps à autre, j'essaye de m'accrocher à la roue de l'un d'eux (VTTistes), mais ils progressent soit trop vite, soit trop lentement, et toute synchronisation et alors impossible. Rapidement, alors que je suis encore à plus de 30 Km de Toulouse, je dois affronter un vent de face à 10 à 12 Km/h. Après 10 Km supplémentaires à grogner comme un dérailleur mal réglé, Eole passe à la vitesse supérieure et souffle entre 17 et 20 Km/h. Comme si j'avais besoin de ça.

Arrivé à l'Aire de repos d'Ayguesvives, je m'y arrête, remplis de nouveau ma gourde, passe tout habillé sous la douche pulvérisante et suis surpris d'être arrosé à l'eau de mer. Elle est hyper salée. En fait, je découvrirai plus tard que c'est mon propre sel qui sale l'eau qui me mouille et me rafraîchie.

Je taille la bavette 5mn avec deux des jeunes d'un groupe qui remontent vers Toulouse le cul au ras du cadre, les jambes en rond de tonneau, pédalant autant avec les coudes qu'avec les pieds, pieds en canard, appuyant à qui mieu-mieu du talon sur leurs pédales.
Je pousse une peu et me dégage de ce troupeau aux allures de futurs beaufs. J'ai de plus en plus mal au cul et les muscles de mes épaules se déchirent irrémédiablement. Je ne sais plus comment porter mon sac à dos, surtout du côté gauche. Je le porte avec nonchalance comme portent leurs soutiens gorges ces femmes fatales, une bretelle pendante sur leur épaule frêle et dénudée.

Je fais une nouvelle halte "maïs grillé", une nouvelle alte pour me mouiller, pour me rafraichir. Encore 15 Km, l'infini et le néant. Le vent forci. Je pousse des pointes à plus de 25 Km/h en me demandant comment je fais. Je me demande comment dans l'état ou je suis, je puis encore pousser ainsi. J'ai le cul de plus en plus entamé, les bretelles de plus en plus pendantes. J'ai les pieds qui fument à l'intérieur de mes pompes. Je laisse derrière moi une fumerole bleuté, panache éphémère de mon exploit, à la hauteur de mon cul. Je roule parce que c'est la mode, parce qu'il faut rouler. Parce que si je veux rentrer à ma maison toute petite. Je dois encore moult et moult fois appuyer sur ma pédale gauche, et puis sur la droite, et puis sur la gauche encore, et encore, et encore... Jusqu'à... fatigué !

Ça y est, j'ai passé la tour infernale et son colimaçon à vélo fou, j'ai passé l'enjambement de la rocade par le canal, j'arrive enfin aux ponts des demoiselles chez des amis chers Il sont surpris de me voir, mais le sont plus encore lorsque je leurs apprends d'où je viens, ce que je viens de faire. Je bois un café, un bon, un vrai, puis un verre d'eau fraîche et je m'en vais. Je m'en retourne chez mois.

Le dernier souffle

Compatissants, ils me proposent de me ramener, de récupérer mon vélo demain. Il n'en est pas question, je ne me suis pas martyrisé le fion 9h durant pour abandonner mon vélo si près du but. Je l'enfourche et appuie de nouveau et réalise subitement à quel point il m'est pénible d'appuyer, à quel point il mes insupportable de m'assoir sur cette selle que je subits depuis 9 heures durant. Ce nouveau départ est parfaitement effroyable. Je crois que je n'y arriverai jamais, et puis avec un peu de bonne volonté...

Alors que je pousse la porte de mon domicile, une voix m'interpelle (à tarte). C'est mon amie. Elle me parle, elle me raconte des trucs et des machins qui me passe largement au dessus de l'entendement. Je n'ai qu'une idée, qu'une envie, qu'un désir, qu'un souhait, me faire une soupe, manger du chocolat noir, me faire du café par litres entiers, ingurgiter des quantités industrielles de flotte glacée, m'allonger sur le dos, m'étirer, faire comme si j'étais chez mois, mais je suis chez mois ! Alors je lui dit ma fatigue, mon corps et mes os brisés, ma vie foutue, mes larmes, le sang de mon cul, mes vertiges, mes vestiges, mes vergetures, ma fatigue infinie... Elle m'embrasse, elle s'en va, alors je vaque enfin.


Mercredi 18 Août 1993
Carcassonne / Toulouse
par le canal du midi.


Température au sol sous abris : 35 à 37°

Distance : 110 Km
dont :
40 Km Piste de terre
70 Km goudronné

Départ : 10h15
Arrivée : 19h17

Durée du trajet : 9h02

Poids à l'arrivée : 53,2 Kg

Consommation :
3 gourdes d'eau d'un litre
2 cafés

150 gr de Maïs grillé
2 glaces au chocolat



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Batteur de jazz, ingénieur du son, photographe, écriture,informatique, retraité et une trottinette, un Mobylette et un Pédalo
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N° Article : 524
Article lu 4972 fois.
Créé le 19-10-2010 à 18h27.
Modifié le 19-10-2010 à 18h51.

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